Le mystère de l’Ascension : le mouvement invisible de l’humanité vers Dieu

Abbé Samih Raad
Homélie de L’Ascension du Seigneur A
Frères et sœurs,
Il est des mystères de la foi que l’on croit familiers parce qu’ils reviennent
chaque année dans la liturgie, et pourtant ils demeurent souvent en retrait dans la
conscience spirituelle. L’Ascension du Seigneur appartient à ces réalités
paradoxales : proclamée, célébrée, confessée, elle est pourtant fréquemment
absorbée dans l’évidence de la Résurrection, comme si elle n’en était qu’un
simple prolongement sans profondeur propre. Or la tradition ecclésiale, dans sa
maturité théologique, affirme avec une grande rigueur que l’Ascension n’est pas
un épisode secondaire, mais le déploiement interne et nécessaire du mystère de
l’Incarnation elle-même.
Si l’Incarnation est la descente de Dieu vers l’homme, l’Ascension est le
mouvement inverse et complémentaire : celui de l’humanité assumée en Christ
vers Dieu. Elle n’est pas un déplacement spatial, mais une transfiguration de
l’être. Ainsi, l’Église confesse que le Christ ressuscité porte son corps dans la
gloire. Ce corps n’est plus soumis à la corruption, ni à la mort, ni aux limites de
la condition biologique. Il est devenu corps de résurrection, corps de gloire,
corps vivant dans l’éternité divine.
Dès lors se pose une question essentielle : que signifie pour nous ce mystère,
alors que nous demeurons dans l’histoire, la fragilité et les limites de notre
condition terrestre ? La réponse ne relève ni de la géographie ni de la biologie,
mais de l’existence “dans le Christ”. Celui qui est uni au Christ n’est plus
enfermé dans le visible. Il demeure dans le temps sans être réduit au temps, il
habite le monde sans être prisonnier du monde.
Ainsi, lorsque le Credo affirme que le Christ est “assis à la droite du Père”, il ne
désigne pas un lieu dans l’espace divin, mais la plénitude de gloire du corps
ressuscité, pleinement participant à la vie de Dieu.
Cette réalité se reflète dans l’expérience spirituelle des croyants. Par l’Esprit
Saint, l’homme découvre une liberté intérieure qui dépasse les limites du visible.
Il est dans le monde, mais non réductible au monde ; dans le temps, mais orienté
vers l’éternité.
Le mystère de la foi se manifeste ici avec force : vivre dans un corps mortel tout
en touchant une vie qui le dépasse, être inscrit dans l’histoire tout en étant déjà
tourné vers ce qui la transcende, voir Dieu sans pouvoir le réduire à une
objectivation.
Mais cette ouverture n’est pas donnée uniformément. Elle révèle une division
intérieure : entre ceux qui s’ouvrent au mystère du Christ et ceux qui y
demeurent fermés, entre la vision et la non-vision, entre la lumière et
l’aveuglement spirituel.
Ainsi, l’Ascension n’est pas seulement une doctrine à comprendre, mais une
réalité à vivre. Elle ne s’atteint pas par l’intelligence seule, mais par la foi
vivante. Car Dieu est descendu vers nous pour nous élever en lui dans le Christ,
non comme des ombres dissipées, mais comme des personnes transfigurées dans
la lumière de sa gloire.
Metz, le 11 mai 2026