« La preuve que Dieu nous aime » (Rm 5, 8)

Abbé Samih Raad

Homélie du 11 TO A

Frères et sœurs,

L’apôtre Paul nous livre aujourd’hui l’une des plus belles synthèses du mystère chrétien. En quelques versets, il nous conduit au cœur même de l’Évangile : l’amour de Dieu qui vient à la rencontre de l’humanité alors qu’elle est encore éloignée de lui.

Paul commence par un constat sans complaisance : « alors que nous n’étions encore capables de rien, le Christ est mort pour les impies que nous étions ». Il ne décrit pas une humanité triomphante, vertueuse ou méritante. Il décrit une humanité fragile, blessée, incapable de se sauver elle-même. La grandeur du salut chrétien réside précisément là : Dieu n’attend pas que l’homme soit parfait pour l’aimer. Il l’aime le premier.

Saint Augustin méditait souvent ce passage en soulignant que Dieu ne nous a pas aimés parce que nous étions bons ; il nous a aimés pour nous rendre bons. L’amour de Dieu ne récompense pas un mérite préalable ; il crée ce qu’il aime. Voilà pourquoi saint Paul peut affirmer : « La preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs. »

Dans nos relations humaines, nous aimons spontanément ceux qui nous aiment, ceux qui nous ressemblent ou ceux qui nous font du bien. Le Christ, lui, révèle un amour d’une autre nature. Il donne sa vie pour ceux qui ne l’ont pas demandé, pour ceux qui l’ont rejeté, pour ceux qui étaient loin de lui. La Croix devient ainsi la manifestation suprême de la charité divine. Elle n’est pas seulement le signe de la souffrance du Christ ; elle est le signe de l’amour invincible de Dieu.

Mais l’apôtre Paul ne s’arrête pas à la Croix. Il ajoute : « Si nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, à plus forte raison serons-nous sauvés en ayant part à sa vie. » La foi chrétienne ne s’arrête jamais au Vendredi saint ; elle conduit toujours vers Pâques. Le Christ n’est pas seulement mort pour nous ; il est vivant pour nous.

C’est ici que se trouve la grande espérance chrétienne. Nous ne sommes pas simplement pardonnés. Nous sommes appelés à participer à la vie même du Ressuscité. Comme l’enseignaient les Pères grecs, le salut n’est pas seulement l’effacement d’une dette ; il est une communion nouvelle avec Dieu. Le Christ nous introduit dans sa propre vie. Par le baptême, par l’Eucharistie, par l’action de l’Esprit Saint, sa vie devient peu à peu notre vie.

Cette parole est particulièrement importante dans un monde marqué par les divisions, les conflits et les blessures. Beaucoup vivent réconciliés avec personne : ni avec Dieu, ni avec les autres, ni parfois avec eux-mêmes. Or saint Paul nous annonce que la réconciliation est un don déjà offert. Dieu a fait le premier pas. Avant même que nous le cherchions, il est venu nous chercher.

Recevoir cette réconciliation nous invite à devenir à notre tour des artisans de réconciliation. Celui qui a expérimenté la miséricorde de Dieu ne peut demeurer prisonnier du ressentiment. Celui qui a été aimé gratuitement est appelé à aimer gratuitement. Celui qui a été réconcilié avec Dieu est envoyé pour porter la paix autour de lui.

Enfin, Paul conclut : « Nous mettons notre fierté en Dieu, par notre Seigneur Jésus Christ, par qui maintenant nous avons reçu la réconciliation. » Notre joie ne repose pas sur nos succès, nos qualités ou nos réalisations. Elle repose sur cette certitude : nous sommes aimés de Dieu. Un amour qui nous a précédés, un amour qui nous accompagne, un amour qui ne nous abandonnera jamais.

En cette Eucharistie, demandons la grâce de contempler davantage cet amour manifesté dans la Croix et dans la Résurrection du Christ. Qu’en recevant son Corps et son Sang, nous accueillions toujours plus profondément la réconciliation qu’il nous offre et que nous devenions, au milieu du monde, des témoins de sa charité. Amen.

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