Adam et le Christ : du déséquilibre de l’humanité à sa restauration dans la charité

Abbé Samih Raad
Homélie du 12 ème TO A

Frères et sœurs,


Saint Paul nous dit, dans ce passage de la lettre aux Romains, que « par un
seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort » (Rm 5,
12), mais aussi que « le don gratuit de Dieu et la faute n’ont pas la même
mesure ». C’est cette parole que nous venons d’entendre qui nous place devant
un mystère essentiel : celui de notre humanité.

L’Apôtre ne propose pas une réflexion abstraite sur les origines du mal. Il
relit l’histoire de l’humanité à partir de l’événement du salut. Il met en lumière
une condition humaine profondément marquée par le déséquilibre intérieur, par
la fragilité, par la rupture des relations et par cette expérience universelle de
division qui traverse le cœur de l’homme et l’histoire du monde. Mais il ne
s’arrête pas à ce constat.


Il nous donne d’abord une figure : Adam. Dans la lecture de Paul, Adam
ne peut plus être compris comme un idéal de l’humanité accomplie. Il devient la
figure de l’ancien ordre, celui de l’Alliance marquée par la rupture, la chute et le
déséquilibre. En Adam se révèle une humanité qui se décentre, qui perd son axe,
qui se replie sur elle-même et qui, ce faisant, introduit dans le monde une
dynamique de désordre : désordre intérieur, désordre relationnel, désordre
spirituel. Adam est ainsi le symbole d’une humanité qui n’est plus ajustée à sa
source.


Mais précisément, la force du texte de Paul est de refuser de laisser
l’humanité enfermée dans cette figure. Car il affirme immédiatement une
disproportion décisive : « le don gratuit de Dieu et la faute n’ont pas la même
mesure ». Autrement dit, Dieu ne se contente pas de réparer un équilibre perdu ;
il inaugure un ordre nouveau, qui dépasse infiniment la logique de la chute.
C’est ici que se dresse la figure du Christ. Là où Adam est le modèle du
déséquilibre, Jésus Christ est le modèle de l’harmonie retrouvée et accomplie.
En lui, l’humanité est pleinement ajustée à Dieu, pleinement ouverte à la volonté
du Père, pleinement donnée dans la charité. Il n’est pas simplement une
correction de l’ancien modèle : il est l’accomplissement et le dépassement de
toute l’histoire humaine.


Cette vérité n’est pas seulement affirmée par la théologie, elle est
contemplée dans la tradition de l’Église. Dans la tradition iconographique byzantine, cette vérité théologique est exprimée de manière particulièrement
puissante dans l’icône de la Descente aux enfers. On y voit le Christ, non pas
dans une posture de triomphe extérieur, mais dans un mouvement de
condescendance salvifique : il descend dans l’abîme de la condition humaine, là
où l’humanité est retenue dans l’ombre de la mort. Au centre de la scène, Adam
et Ève sont représentés comme les figures de toute l’humanité blessée, enfermée
dans le déséquilibre de la chute. Le Christ les saisit par la main, parfois même
par les poignets, dans un geste ferme et décisif qui signifie à la fois arrachement
et relèvement. Ce geste iconique n’est pas seulement narratif : il exprime le cœur
du mystère du salut. Le Christ ne se contente pas de pardonner de loin, il entre
dans la profondeur même de la condition humaine pour la relever de l’intérieur.
Adam, figure du déséquilibre et de la rupture, est ainsi restauré non par ses
propres forces, mais par l’initiative du Christ, modèle accompli de l’humanité
réconciliée. Dans ce mouvement iconographique, la théologie devient visible : le
salut n’est pas un retour en arrière, mais une élévation, une restauration et une
reconfiguration de l’homme dans la charité divine.


Ainsi, si Adam appartient à l’ancien ordre marqué par la rupture, le Christ
appartient au nouvel ordre de la grâce. En Adam, l’homme se détourne et se
fragmente ; en Jésus Christ, l’homme se reçoit entièrement et s’unifie dans la
relation à Dieu et aux autres. L’un est figure du déséquilibre, l’autre est
plénitude d’équilibre, non pas statique, mais vivant, parce qu’il est relation
parfaite.


Dès lors, le salut chrétien ne consiste pas à revenir à un état originel
idéalisé, comme si Adam pouvait redevenir un modèle. Il consiste à entrer dans
une réalité nouvelle : celle inaugurée par Jésus Christ, où l’humanité est
récapitulée, réorientée et accomplie.


Frères et sœurs, c’est là le cœur de la foi : nous ne sommes pas
condamnés à reproduire le déséquilibre d’Adam. Nous sommes appelés à entrer
dans l’équilibre du Christ, c’est-à-dire dans une vie réconciliée, ordonnée par la
charité, ouverte à Dieu et aux autres.


La mort a bien marqué l’histoire humaine, mais elle n’en est pas la vérité
ultime. Le Christ est désormais le centre, le modèle et la plénitude de l’humanité
nouvelle. En lui, l’homme retrouve non seulement son axe, mais son
accomplissement.

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