L’amour accomplit la Loi

L’amour accomplit la Loi

Homélie du 23 TO A

Abbé Samih Raad

Frères et sœurs bien-aimés,

Il est des paroles qui ne vieillissent pas : « N’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel. » Saint Paul ouvre ici un livre de comptes que nul ne pourra jamais solder. Toute dette humaine trouve son terme ; celle de la charité, elle, se renouvelle sans cesse, car le cœur de l’homme est un vase toujours en attente d’être rempli par Dieu, toujours appelé à déborder vers son frère.

Les Pères de l’Église nous le redisent d’un seul mouvement : la vie chrétienne n’est pas d’abord l’observance scrupuleuse d’un code. Elle est une métamorphose du cœur. Le Christ ne vient pas polir nos gestes religieux comme on polirait une façade ; il vient réveiller en nous l’image de Dieu. La Loi ne s’abolit pas : elle s’accomplit, comme un germe s’accomplit dans la fleur, lorsque le cœur devient capable d’aimer à la mesure de Dieu.

Saint Paul énumère les commandements, ne pas commettre l’adultère, ne pas tuer, ne pas voler, ne pas convoiter, mais il refuse d’en faire une liste de barrières isolées. Il en dévoile la racine unique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Pourquoi cette unité ? Parce que celui qui aime véritablement cesse de réduire l’autre à une chose. Il ne fait de son frère ni un objet de désir, ni un instrument à son service, ni une simple utilité. Chosifier commence précisément là où l’autre cesse d’être un visage pour devenir une chose que l’on convoite, que l’on possède, que l’on consomme.

Or, à la lumière de l’Évangile, l’homme n’est jamais une chose : il est une personne, façonnée à l’image de Dieu, appelée à la communion avec lui. La charité transfigure donc notre regard : elle nous fait passer de la logique âpre de la possession à la logique généreuse de la communion. Elle nous apprend à reconnaître, dans chaque visage croisé, non un rival à vaincre, non un étranger à craindre, mais un frère dont la dignité vient de Dieu seul.

Voilà pourquoi saint Paul peut écrire, avec une simplicité désarmante : « L’amour ne fait rien de mal au prochain. »

Mais gardons-nous de réduire ce mot à un sentiment tiède ou à une sympathie de circonstance. La charité n’est ni un élan naturel, ni une bienveillance de façade : elle est participation à la vie même de Dieu, car « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8). Accueillir son prochain, c’est laisser le Christ agir en nous, c’est rendre visible, par nos paroles et nos gestes les plus humbles, la vie divine qui nous a été donnée en partage.

La tradition patristique nous enseigne encore ceci : on ne saurait chercher le Dieu invisible tout en restant sourd à celui qui se tient, bien visible, devant nous. On ne saurait communier véritablement au Corps du Christ tout en refusant la fraternité à celui qui partage avec nous la même argile.

Le Christ nous appelle plus loin encore : demeurer bons lorsqu’on nous rejette, pardonner lorsqu’on nous blesse, garder la paix quand l’orgueil réclame vengeance, bénir quand le cœur voudrait maudire. C’est là que resplendit la liberté des fils de Dieu : n’être plus l’otage du mal reçu, mais demeurer libres de choisir le bien.

On peut connaître Dieu, multiplier les pratiques et observer scrupuleusement les commandements, tout en gardant un cœur verrouillé. Mais là où la charité habite, le Royaume de Dieu se met à poindre au milieu de nous — discret comme l’aube, mais réel.

La sainteté commence exactement à cet instant : quand le commandement cesse d’être une loi extérieure pour devenir le souffle intérieur du cœur.

Demandons donc au Seigneur, non seulement la force d’accomplir sa volonté, mais un cœur renouvelé par sa grâce, capable de se donner comme le Christ s’est donné pour nous.

Car au soir de notre vie, tout passera, hormis ce que nous aurons reçu de Dieu et donné à nos frères.

Seigneur, fais de notre cœur une demeure de ta charité, afin que le monde reconnaisse en nous la présence du Christ. Amen.

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