La seule dette qui demeure : la dette de l’amour

Homélie 14e TO A
Abbé Samih Raad

Frères et sœurs,


De temps en temps, lorsque je choisis des textes bibliques pour des
occasions particulières, comme des obsèques ou un mariage, je rencontre des
personnes qui sont surprises, voire choquées, par certains mots employés dans
les Écritures : la mort, le jugement, le renoncement, la croix… Aujourd’hui, je
voudrais m’arrêter sur un autre mot qui pourrait s’ajouter à cette liste, un mot
que notre monde n’aime guère entendre : le mot « dette ».


Le mot « dette » évoque souvent quelque chose de lourd : une somme à
rembourser, une obligation qui pèse sur la conscience, un fardeau dont on
voudrait se libérer. Pourtant, la Parole de Dieu nous révèle aujourd’hui une autre
dette, une dette qui ne nous écrase pas mais qui nous fait vivre.


Saint Paul écrit aux Romains : « Nous avons une dette, mais elle n’est pas
envers la chair pour devoir vivre selon la chair. » (8, 12) Nous ne sommes pas
redevables à nos égoïsmes, à nos passions, à tout ce qui nous enferme en nous-
mêmes. Car, par le baptême, nous avons reçu un don immense : l’Esprit de Dieu
habite en nous. Notre véritable dette est envers Celui qui nous a donné la vie
nouvelle, envers Celui qui a ressuscité le Christ d’entre les morts.


Cette dette ne se paie ni avec de l’argent ni avec des sacrifices
extraordinaires. Elle se traduit par une manière de vivre : vivre selon l’Esprit,
laisser l’amour de Dieu transformer nos pensées, nos paroles et nos actes.
C’est précisément ce que saint Augustin a admirablement compris
lorsqu’il écrit : « L’amour est une dette qui ne s’efface pas. » 1 Plus on donne de
l’amour, plus il grandit. Contrairement à l’argent qui diminue lorsqu’on le
dépense, l’amour se multiplie lorsqu’il est partagé.


Quelle vérité profonde ! Nous avons tous fait cette expérience : un geste
de bonté, une parole de consolation, un pardon offert ne nous appauvrissent pas.
Au contraire, ils élargissent notre cœur. L’amour reçu appelle l’amour donné, et
l’amour donné engendre davantage d’amour.

Saint Augustin va même plus loin : nous avons une dette d’amour non
seulement envers nos amis, mais aussi envers nos ennemis. Pourquoi ? Parce
que l’amour chrétien ne consiste pas à rendre le bien à ceux qui nous aiment
déjà. Il consiste à regarder chaque personne avec les yeux du Christ et à désirer
qu’elle devienne un frère, une sœur, un ami de Dieu.


Frères et sœurs, nous vivons dans un monde où beaucoup de dettes
divisent les hommes : dettes financières, dettes morales, blessures du passé,
comptes à régler. Le Christ, lui, nous libère de toutes ces chaînes pour nous
laisser une seule dette qui demeure toujours ouverte : la dette de l’amour.
Cette dette, nous ne pourrons jamais dire : « Je l’ai entièrement payée. »
Chaque jour, le Seigneur nous confie de nouvelles occasions d’aimer : dans
notre famille, dans notre paroisse, auprès des personnes âgées, des malades, des
pauvres, de ceux qui nous sont difficiles.


Frères et sœurs, je disais au début combien certains mots de l’Écriture
nous déstabilisent. Aujourd’hui, c’est le mot « dette » qui nous surprend.
Pourtant, saint Paul nous éclaire lorsqu’il écrit : « Nous avons une dette, mais
elle n’est pas envers la chair » ; elle est envers l’Esprit qui nous fait vivre. Il
existe ainsi une dette singulière : celle de l’amour, que nul ne peut solder. Les
autres dettes s’effacent lorsqu’elles sont acquittées ; celle-ci grandit à mesure
qu’on la vit, car elle est le signe même de la vie de Dieu en nous. Au soir de
notre existence, il ne nous sera pas demandé ce que nous avons possédé, mais
jusqu’où nous avons aimé. Heureux serons-nous si nous pouvons reconnaître
demeurer débiteurs de cette charité qui ouvre à la vie éternelle. Amen.


  1. Augustin d’Hippone, Ces frères que tu m’as donnés, lettres de saint Augustin
    choisies et présentées par soeur Douceline, orante de l’Assomption, « Fontaine
    vive », Le Centurion, Paris 1983, p. 50-52. ↩︎

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