Du “ou” qui divise au “et” qui rassemble : le regard de Dieu sur le monde

Homélie 16 TO A
Abbé Samih Raad
Frères et sœurs,
Dans cette parabole de l’ivraie et du bon grain, Jésus nous révèle une manière de
regarder le monde qui est différente de la nôtre. Les serviteurs du maître voient
l’ivraie pousser au milieu du blé et ils veulent immédiatement agir : « Veux-tu
donc que nous allions l’enlever ? » Leur réaction est humaine. Face au mal, à
l’injustice ou à ce qui nous dérange, nous avons souvent envie de supprimer, de
séparer, de désigner ceux qui seraient du bon côté et ceux qui seraient du
mauvais côté.
Mais Jésus répond autrement : « Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la
moisson. » Cette parole nous invite à la patience et à l’humilité. Elle nous
rappelle que le cœur de l’homme est plus complexe que ce que nous voyons.
Personne n’est totalement lumière ou totalement ténèbres. En chacun de nous, il
y a du blé et de l’ivraie. Il y a des fragilités, des erreurs, mais aussi une capacité
à aimer, à changer et à grandir avec la grâce de Dieu.
Depuis ses origines, le christianisme refuse une vision du monde enfermée dans
le « tout ou rien », dans le noir ou le blanc. L’Église a toujours rejeté les pensées
qui voulaient séparer radicalement les hommes entre les bons et les mauvais.
Elle a rappelé que Dieu n’abandonne jamais sa création et qu’il offre à chacun
un chemin de conversion.
C’est pourquoi la pensée chrétienne ne doit jamais être enfermée dans le « ou »,
mais toujours chercher le « et ». Le « ou » nous pousse souvent à choisir : ou
bien l’un, ou bien l’autre ; ou bien nous avons raison, ou bien l’autre a tort ; ou
bien quelqu’un est bon, ou bien il est mauvais. Mais l’Évangile nous apprend
une logique plus profonde : celle du « et ». En Jésus-Christ, Dieu unit ce que
l’homme oppose souvent : la justice et la miséricorde, la vérité et l’amour, la
grandeur de Dieu et la fragilité de l’homme, la liberté et la responsabilité. La foi
chrétienne ne supprime pas les différences ; elle cherche à les faire entrer dans
une communion. C’est le mystère même de l’Église : être une, tout en
accueillant la diversité.
C’est aussi le sens profond de la catholicité de l’Église. Être catholique signifie
être universel : accueillir la diversité des peuples, des cultures et des histoires
humaines. Dieu veut que tous soient sauvés, et l’Esprit Saint agit dans le monde
pour conduire chacun vers la vérité et l’amour. L’Esprit de Dieu ne travaille pas
seulement là où nous l’attendons ; il peut faire naître du bien dans des lieux et
chez des personnes que nous n’aurions pas imaginés.
L’histoire de l’Église nous rappelle que nous sommes une communauté humaine
en chemin, guidée par l’Esprit Saint. À travers les siècles, elle a cherché à
témoigner de l’amour de Dieu dans le monde, en découvrant toujours davantage
que sa véritable force ne vient pas du pouvoir humain, mais de la puissance de
l’amour. À la suite du Christ, elle est appelée à servir, à pardonner et à
rassembler, car le pouvoir de Dieu relève et transforme les cœurs.
Cette parole de Jésus nous rejoint aujourd’hui dans notre vie quotidienne. Nous
pouvons facilement tomber dans le jugement : réduire une personne à son erreur,
refuser de croire qu’elle peut changer, considérer que ceux qui pensent
différemment sont nos adversaires. Nous pouvons aussi vouloir enlever trop vite
l’ivraie chez les autres sans regarder ce qui doit être transformé en nous-mêmes.
Jésus nous invite à un regard nouveau : un regard qui sait discerner le mal, mais
qui ne condamne pas la personne ; un regard qui cherche la vérité, mais qui reste
habité par la miséricorde.
Demandons au Seigneur de nous donner un cœur patient et miséricordieux,
capable de voir comme Lui. Car Dieu ne désespère jamais de l’homme. Là où
nous voyons seulement l’ivraie, Dieu voit encore une possibilité de faire grandir
le blé. Amen.
Metz, le 13 juillet 2026
(Photo ©Paroisse)